Laurent

CAPPE

Laurent

Cappe

Extrait 1

1901

Le jour où la pluie cessa enfin, après deux mois, dix jours et trois heures de précipitations ininterrompues, Jean mourut. On raconte qu’il expira au moment même où la dernière goutte parmi les dernières touchait le sol. Mais ça, c’est une autre histoire.

La mort de Jean fut accueillie avec un grand soulagement au Village. Pas grand monde pour le regretter. Avec lui s’éteignait une longue lignée de maudits que les braves gens évitaient tant qu’ils pouvaient depuis plus d’un siècle. Fuyaient comme la peste serait plus juste. La peur. Une peur compréhensible : cette peau bleue, qui se transmettait de génération en génération avait de quoi freiner les ardeurs des plus téméraires. La dernière qui s’était risquée à fréquenter les Carson d’un peu trop près en fut pour ses frais. Après avoir failli convoler en justes noces avec le fils de Jean, Charles, un bleu lui aussi, Frida donna naissance, comme toutes les autres avant elle, à un beau poupon couleur turquoise. Elle pleura pendant plus d’un an, perdit sa belle santé, sa famille, ses proches, avant de quitter la maison et le Village en pleine nuit, sans crier gare. Amédée, le cantonnier, hurla de douleur quand il découvrit Frida, le lendemain matin, pendue à la branche basse d’un vieux saule, à quelques kilomètres de là.

À l’enterrement, Charles fut accueilli par un silence éloquent. Personne ne lui serra la main. Personne ou presque ne leur serrait jamais la main, aux Carson. La peur. Compréhensible. Lors des condoléances, Charles se trouva relégué à distance respectable du reste de l’assemblée, et n’eut droit qu’à un défilé de regards. Des regards fuyants pour les plus compassionnels ou les plus lâches, de haine pour les plus francs. Amédée, le cantonnier qui avait décroché le cadavre, le gratifia en prime d’un crachat sur les godillots. Il n’avait jamais compris comment elle avait pu aimer un Carson plutôt qu’un gars comme Maurice, qui ne demandait que ça. Ou qu’un gars comme lui, Amédée. Et pourquoi pas ? Mais pas ce putain de Carson. Maudit. Bleu. Comme la peau marbrée de la belle Frida. Givrée, figée par la mort et le froid. Une peau qu’il avait si souvent imaginée chaude et soyeuse. Figée, glacée. Maudite, elle aussi. Bleue par sa faute, au Charles. Il le haïssait. De toutes ses forces, et il en avait, des forces, Amédée, à force de remuer la terre et creuser des fossés. Il lui creuserait bien volontiers sa tombe au Charles, si on le laissait faire. Mais pas à côté de celle qu’il avait creusée pour Frida, non, il lui en creuserait une là-bas, dans le marais. Pour qu’il pourrisse le plus loin et le plus seul possible, en compagnie de ses frères les rats. Méritait pas mieux. Voilà ce qu’il avait dans la tête et dans les yeux, au moment où il crachait sur les godillots de Charles, en le fixant bien droit, avant de tourner les talons pour aller noyer son chagrin au Cornet d’Or, avec les autres. Ça valait mieux comme ça. Charles resta seul sous l’averse, regardant s’éloigner ses voisins. Planté là, les pieds s’enfonçant lentement dans la boue, les larmes se mêlant à la pluie qui lui dégoulinait sur le visage, jusqu’au moment où la lumière eut suffisamment décliné pour qu’il puisse rejoindre sa maison sans être vu. La nuit était noire, désormais. De l’autre côté de la place, les quinquets du Cornet d’Or et la lueur des flammes de la cheminée faisaient danser des ombres agitées et brutales sur les vitres couvertes de suie. La salle bondée bruissait encore de colère et d’insultes. Il pouvait les entendre. Charles rentra chez lui. La main bleue tremblante, soudain trop lourde, poussa la porte. Il entendait l’enfant brailler dans son petit lit, à l’étage. Charles traversa la pièce principale, sortit, parcourut la cour pavée, entra dans l’appentis, se saisit de la hache suspendue au-dessus de l’établi, et repartit à grandes enjambées en direction de la maison. L’enfant braillait toujours.
Puis, il se tut.




Extrait 2
Deuxième partie, Chapitre X


Sur le lit, étendu sur une couverture repoussante de saleté, reposait un homme fait de longueur et d’angles, maigre, émacié, les pommettes saillantes, qui le regardait s’approcher du lit d’un air effrayé. Et cet homme était bleu. Vraiment bleu. Sa peau offrait de multiples variations de la couleur, de la plus claire à la plus foncée, par plaques successives ou juxtaposées, et ses veines ressortaient partout sur un visage d’un bleu plus intense encore.
Le cœur du docteur Mazouex battait à tout rompre. « In-croyable…» laissa-t-il échapper dans un murmure, puis il avança la main vers la face du pauvre hère, pour la palper.
Il fut stoppé net dans son élan par la nonne, qui lui saisit le poi-gnet. « Je vous interdis de poser la main sur monsieur Carson.  Nous étions d’accord sur ce point.
— Oui, je… Excusez-moi, c’est l’émotion, vous comprenez c’est un cas…
— C’est un homme. »

BLEU

Extrait 2
Deuxième partie, Chapitre X



Sur le lit, étendu sur une couverture repoussante de saleté, reposait un homme fait de longueur et d’angles, maigre, émacié, les pommettes saillantes, qui le regardait s’approcher du lit d’un air effrayé. Et cet homme était bleu. Vraiment bleu. Sa peau offrait de multiples variations de la couleur, de la plus claire à la plus foncée, par plaques successives ou juxtaposées, et ses veines ressortaient partout sur un visage d’un bleu plus intense encore.
Le cœur du docteur Mazouex battait à tout rompre. « In-croyable…» laissa-t-il échapper dans un murmure, puis il avança la main vers la face du pauvre hère, pour la palper.
Il fut stoppé net dans son élan par la nonne, qui lui saisit le poi-gnet. « Je vous interdis de poser la main sur monsieur Carson.  Nous étions d’accord sur ce point.
— Oui, je… Excusez-moi, c’est l’émotion, vous comprenez c’est un cas…
— C’est un homme. »

Extrait 2 Deuxième partie, Chapitre X Sur le lit, étendu sur une couverture repoussante de saleté, reposait un homme fait de longueur et d’angles, maigre, émacié, les pommettes saillantes, qui le regardait s’approcher du lit d’un air effrayé. Et cet homme était bleu. Vraiment bleu. Sa peau offrait de multiples variations de la couleur, de la plus claire à la plus foncée, par plaques successives ou juxtaposées, et ses veines ressortaient partout sur un visage d’un bleu plus intense encore. Le cœur du docteur Mazouex battait à tout rompre. « In-croyable…» laissa-t-il échapper dans un murmure, puis il avança la main vers la face du pauvre hère, pour la palper. Il fut stoppé net dans son élan par la nonne, qui lui saisit le poi-gnet. « Je vous interdis de poser la main sur monsieur Carson.  Nous étions d’accord sur ce point. — Oui, je… Excusez-moi, c’est l’émotion, vous comprenez c’est un cas… — C’est un homme. »

Extrait 1

1901


Le jour où la pluie cessa enfin, après deux mois, dix jours et trois heures de précipitations ininterrompues, Jean mourut. On raconte qu’il expira au moment même où la dernière goutte parmi les dernières touchait le sol. Mais ça, c’est une autre histoire.

La mort de Jean fut accueillie avec un grand soulagement au Village. Pas grand monde pour le regretter. Avec lui s’éteignait une longue lignée de maudits que les braves gens évitaient tant qu’ils pouvaient depuis plus d’un siècle. Fuyaient comme la peste serait plus juste. La peur. Une peur compréhensible : cette peau bleue, qui se transmettait de génération en génération avait de quoi freiner les ardeurs des plus téméraires. La dernière qui s’était risquée à fréquenter les Carson d’un peu trop près en fut pour ses frais. Après avoir failli convoler en justes noces avec le fils de Jean, Charles, un bleu lui aussi, Frida donna naissance, comme toutes les autres avant elle, à un beau poupon couleur turquoise. Elle pleura pendant plus d’un an, perdit sa belle santé, sa famille, ses proches, avant de quitter la maison et le Village en pleine nuit, sans crier gare. Amédée, le cantonnier, hurla de douleur quand il découvrit Frida, le lendemain matin, pendue à la branche basse d’un vieux saule, à quelques kilomètres de là.

À l’enterrement, Charles fut accueilli par un silence éloquent. Personne ne lui serra la main. Personne ou presque ne leur serrait jamais la main, aux Carson. La peur. Compréhensible. Lors des condoléances, Charles se trouva relégué à distance respectable du reste de l’assemblée, et n’eut droit qu’à un défilé de regards. Des regards fuyants pour les plus compassionnels ou les plus lâches, de haine pour les plus francs. Amédée, le cantonnier qui avait décroché le cadavre, le gratifia en prime d’un crachat sur les godillots. Il n’avait jamais compris comment elle avait pu aimer un Carson plutôt qu’un gars comme Maurice, qui ne demandait que ça. Ou qu’un gars comme lui, Amédée. Et pourquoi pas ? Mais pas ce putain de Carson. Maudit. Bleu. Comme la peau marbrée de la belle Frida. Givrée, figée par la mort et le froid. Une peau qu’il avait si souvent imaginée chaude et soyeuse. Figée, glacée. Maudite, elle aussi. Bleue par sa faute, au Charles. Il le haïssait. De toutes ses forces, et il en avait, des forces, Amédée, à force de remuer la terre et creuser des fossés. Il lui creuserait bien volontiers sa tombe au Charles, si on le laissait faire. Mais pas à côté de celle qu’il avait creusée pour Frida, non, il lui en creuserait une là-bas, dans le marais. Pour qu’il pourrisse le plus loin et le plus seul possible, en compagnie de ses frères les rats. Méritait pas mieux. Voilà ce qu’il avait dans la tête et dans les yeux, au moment où il crachait sur les godillots de Charles, en le fixant bien droit, avant de tourner les talons pour aller noyer son chagrin au Cornet d’Or, avec les autres. Ça valait mieux comme ça. Charles resta seul sous l’averse, regardant s’éloigner ses voisins. Planté là, les pieds s’enfonçant lentement dans la boue, les larmes se mêlant à la pluie qui lui dégoulinait sur le visage, jusqu’au moment où la lumière eut suffisamment décliné pour qu’il puisse rejoindre sa maison sans être vu. La nuit était noire, désormais. De l’autre côté de la place, les quinquets du Cornet d’Or et la lueur des flammes de la cheminée faisaient danser des ombres agitées et brutales sur les vitres couvertes de suie. La salle bondée bruissait encore de colère et d’insultes. Il pouvait les entendre. Charles rentra chez lui. La main bleue tremblante, soudain trop lourde, poussa la porte. Il entendait l’enfant brailler dans son petit lit, à l’étage. Charles traversa la pièce principale, sortit, parcourut la cour pavée, entra dans l’appentis, se saisit de la hache suspendue au-dessus de l’établi, et repartit à grandes enjambées en direction de la maison. L’enfant braillait toujours.

Puis, il se tut.

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